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LA LIBERATION DES CAMPS

Par Jérôme Croyet

Docteur en Histoire, président de Mémoires de l’Ain 39-45


6 millions de morts. Un chiffre si grand que l’on ne peut pas matérialiser son importance.
6 millions de morts c’est 30 fois le tsunami du 26 décembre 2004. C’est la région Rhône Alpes.
6 millions de personnes c’est le bilan des camps de concentration et d’extermination.

L’Etat concentrationnaire
Dès mars 1933, le régime nazi ouvre les portes du premier camp de concentration au nord de Berlin. Elu chancelier en janvier 1933, Hitler, à partir de 1937, réuni tout les pouvoirs. Il légifère seul, comme un chef de bande. Afin d’asseoir son autorité, le régime National Socialiste crée la Schutzhaft : la possibilité par l’état d’interner un individu déclaré dangereux pour l’état. Hitler, pour mettre de l’ordre dans la terreur, s’appui sur sa Schuzstaffel dirigée par Himmler. Cette SS, bercée par l’idéologie raciste du völkisch, incluant les notions de peuple et de race, devient rapidement un état tentaculaire dans l’état. Eduqués selon les principes de Sang, Sélection et Dureté ou le monde est réparti entre les bons et les mauvais, les SS, élevés au rôle de police du Reich, obtiennent la garde des camps dès 1934. Les recrues venant de la petite bourgeoisie, machines obéissantes à une bureaucratie, sont déchargés de la responsabilité du crime et soumis à une hiérarchie stricte mais concurrente. En janvier 1945, l’état SS compte 37 674 gardiens hommes et 3 508 gardiens femmes.

La solution finale
Née de l’idée de suprématie de la race indo-germanique sur le monde, découle l’idée d’élimination des personnes non socialement désirables : les handicapés, les homosexuels, les juifs, les tziganes, puis, à partir du 22 juin 1941, des slaves puis d’une manière générale les opposants : communistes, résistants. Rapidement, les bourreaux, pour déshumaniser leurs victimes et permettre toute les interprétations, utilisent un langage codé : les hommes sont des « parasites », des « poux », leur mort une « diminution naturelle » et le moyen est de « traiter en conséquence ». Ne pas nommer leur forfait, facilite leur crime : on ne torture et on tue pas des être humains. C’est grâce au travail acharné de Himmler et de Hans Frank, qu’à la fin de l’automne 1941, la possibilité de réaliser le crime le plus immense de l’Histoire est réalisable. Le 20 janvier 1942, Heydrich réuni les chefs de la bureaucratie d’Etat SS pour organiser la solution finale. Ce qui ouvre la porte à la bureaucratisation de la mort en masse. Pourtant dès 1941, on commence le massacre : d’abord artisanal (fusillades de masses et gazage par camions), dès 1942 l’état SS industrialise la mort en créant une machinerie criminelle : les camps de concentration puis les camps d’extermination.

Les camps
C’est au sein d’au moins 22 camps de concentration et d’extermination, que les victimes sociales et politiques de la race arienne sont enfermées. Ces camps ont un système économique autonome caractérisé par l’esclavage et le vol. Les conditions de vie des détenus sont inhumaines, sans nom, mais caractérisé par la déshumanisation et le cynisme : une comptabilité juste de petites cuillères importe plus que la vie. Les détenus sont généralement déshabillés en public et uniformément revêtus de tenues rayées de mauvaise qualité où leur nom laisse la place à un numéro, leur état est caractérisé par une couleur. Dans les camps d’extermination le numéro est tatoué sur le bras. Dans les camps de concentration, la mort est lente et soumise à l’incohérence d’une logique qui échappe à tout entendement où la torture morale et physique est quotidienne. Dans les camps d’extermination, les cristaux bleu vert du Ziklon B et les gaz d’échappement de moteurs de chars emportent, après une sélection bestiale, 3 000 vies en 2 heures, de personnes à peine débarquées de trains. Les affaires des détenus sont recyclés par l’industrie de guerre SS tandis que des entreprises privées financent cet holocauste en payant l’état SS pour avoir de la main d’œuvre servile.
A ces camps se joignent les camps de prisonniers de guerre, Stalag et Oflag, au nombre de 78, où, de 1940 à 1945, 1 850 000 soldats français sont retenus dans des conditions difficiles.
Le 23 novembre 1944, les alliés libèrent le camp de Natzwiller-Struthof dans les Vosges. Le 27 janvier 1945, l’armée Rouge libère Auschwitz.

Dans l’Ain
En France, dès le 4 octobre 1940, l’Etat Français crée les camps de regroupement pour les étrangers de religion judaïque. De 1940 au 18 août 1844, l’Etat Français livre à l’état SS 713 convois de déportés. Dans l’Ain, la déportation et la répression allemande et vichyste est à la hauteur de leur peur. Le mode opératoire est généralement la rafle : à Nantua le 14 décembre 1943, dans le Bugey et le Valromey du 6 au 12 février 1944, l’arrestation des enfants d’Izieu par ordre de Klaus Barbi le 6 avril, rafle d’Oyonnax le 9 avril, dans le Revermont les 10 et 16 avril, à Bourg, le 10 juillet, à Oyonnax et destruction de Dortan le 19 juillet. De 1943 à 1944, 1 033 personnes sont déportées dans l’Ain : 663 hommes, 29 femmes et 41 enfants. Parmi elles 200 résistants, 708 otages raflés aveuglements, 43 déportés raciaux, 39 politiques, 4 de droit commun et 39 sans indications. Sur ce minimum de 1033 personnes seulement 426 rentrent chez elles : 393 hommes, 23 femmes et 10 enfants. La plus part n’ayant que la peau sur les os. 607 ne rentrent pas. Le 20 mai 1945, débute le retour des 6500 prisonniers de guerre dans l’Ain. Il s’achèvera vers le 15 novembre. Commence alors la dure vie de survivant du plus grand crime organisé de l’histoire de l’humanité.

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LES PRISONNIERS DE GUERRE ALLEMANDS DANS LA FRANCE LIBEREE
1945 – 1949


« Six fois plus nombreux en 1945 qu'en 1918, les Prisonniers de Guerre Allemands sur le sol français sont immergés dans la situation dramatique du pays à la Libération. Ils connaissent  l’urgence sanitaire des premières semaines puis participent à l’effort de reconstruction, finissant par s’attirer le respect de la population locale »[1].
Il y a 750 000 prisonniers de guerre allemands (PGA) sur le sol français en 1945. Pour la plupart transférés par les autorités militaires américaines, certains vont y rester plus de quatre ans, jusqu’en décembre 1948.
Devant l’état physique déplorable des soldats remis par les autorités américaines, un rapport de l’abbé Deriès accuse ces derniers de chercher à se défausser sur les Français d’un grand nombre de décès. La presse américaine renverse l’accusation de mauvais traitement, et laisse entendre que les Français ne respectent pas leurs engagements et affament les PGA. Certaines plumes se montrent particulièrement outrancières. La National Catholic Welfare Conference parle d’une « nouvelle forme d’esclavage », et, sans fondements, évoque des cas de stérilisation forcée.
Pour le Gouvernement français le recours au travail des P.G.A. est une nécessité vitale pour l'économie nationale. La mise en place du travail des PGA dans l’Ain est effective dès janvier 1945 au dépôt 142 d’abord basé à la caserne Brouet à Bourg est transféré à Thol. De Gaulle lui-même considère qu’il y a trois raisons suffisantes de bien traiter ces hommes : l’humanité, la réputation internationale du pays et la recherche de l’efficacité dans le travail. La ration alimentaire passe de 1600 à 1835 calories en octobre 1945, ce qui est supérieur aux rations anglo-saxonnes dans l’Allemagne occupée. De plus, passés les premiers mois dans des camps, la situation des PGA s’améliore avec leur intégration à des commandos de travail où, passée la méfiance initiale, ils se font accepter par la population. Les plus chanceux travaillent à la campagne, auprès de l’habitant, échappant ainsi au contrôle de l’armée. Les moins bien lotis peinent sur de grands chantiers urbains. En 1945, l’Ain compte 1274 PGA Allemands et 225 PGA Autrichiens. En 1946, les kommandos de travail sont formés à raison de 25 hommes par kommando. Les communes touchent des subventions pour l’emploi des PGA. Celles-ci se montent à 124 525 francs pour l’exercice de 1946. Ces demandes de main d’œuvre sont faites par les maires au directeur départemental de la Main d’œuvre. Au 1er août 1947, l’Ain compte encore 3 613 PGA employés par des entreprises privées[2] et 948 par l’administration française.
 
Le Service historique de l’armée de terre française a recensé 17 773 morts en 1944 et 1945 puis 5 112 en 1946. Sur l’ensemble de la période 1944-1946, la proportion de décès représente 3,05%, un taux tout à fait comparable au 3,7% de décès parmi les PG français détenus en Allemagne entre 1940 et 1945. Les causes principales sont la maladie, dans 68 % des cas souvent liée à des carences alimentaires, et les explosions de mines. Les souffrances des PGA ont résulté avant tout de l’impréparation et l’état de délabrement matériel de la France à la Libération vampirisée économiquement par le Reich, et non d’une volonté de vengeance à l’égard des anciens occupants.
La décision pour les libérer est difficile à accepter de la part des Français car les PGA sont fréquemment perçus comme une compensation légitime quand le pays manque de main-d’œuvre pour sa reconstruction. Il faut les efforts de la Croix rouge et de l’aumônerie catholique pour que l’opinion prenne conscience de la situation. Si Le Figaro écrit le 19 septembre 1945 : « Nul ne songerait à s’étonner que dans les camps de prisonniers allemands la discipline fût rude, le régime ascétique, le travail pénible », c’est pour mieux affirmer : « Chaque injustice, chaque affront, chaque vol, chaque coup qui frappe un soldat allemand vient, à travers sa victime, souffleter le visage de la France. ». En 1947, des PGA dans l’Ain se plaignent des faibles rations et du manque de nourriture poussant certains à voler des légumes et d’autres à refuser de travailler. 1947 et 1948 sont des années marquées par les évasions : de 25 en 1947 elles passent à 48 en 1948 notamment à Dortan, ville martyr.
 
Les premières libérations débutent en septembre et octobre 1945 avec celles des Italiens, des autrichiens et des Roumains. Au mois de mars 1946, les premiers Hongrois sont libérés. La France libérera en septembre 1945, 38.000 Italiens en Afrique du Nord et 12.500 en métropole (Camp de Marseille et de St Médard-en-Jallès près de Bordeaux).
La France a voulu faire un geste de libéralité à l'égard du nouveau gouvernement de Vienne en accordant le 18 octobre 1945 la libération des P.G. autrichiens. Sont retenus les SS et les hauts membres du parti nazi ; par la suite ils seront rendus, à charge à leur gouvernement de les juger devant les tribunaux autrichiens. Sera en outre autorisé ultérieurement, le rapatriement en Autriche d'un certain nombre de PG allemands, puis de P.G. tchécoslovaques et yougoslaves non reconnus par leurs missions, mais dont les familles se sont réfugiées en Autriche et que le gouvernement autrichien qui les réclame, se propose de les naturaliser pour reconstituer son capital humain usé par la guerre. Plus de 50 000 P.G. seront ainsi rapatriés sur l'Autriche. Ils transitèrent par le dépôt 501 du Coudray près de Chartres. Très peu d'Autrichiens choisissent de rester en France comme travailleurs  libres.
Plusieurs milliers de  Roumains sont libérés à partir du 26 octobre 1945, la Roumanie n'ayant pas été en guerre contre la France. Ces derniers étaient rassemblés à Sedan et Givet. En reconnaissance de l'hospitalité offerte par la Hongrie à 8 000 P.G. français évadés d'Allemagne, le gouvernement français décide le 9 mars 1946 la libération de 10 000 Hongrois avec la faculté pour ceux qui le désiraient de rester en France. Quelques centaines prirent ce choix.
La durée de détention des prisonniers, encore 301 000 début 1948, nourrit l’indignation. Il est vrai que leur libération aura été accélérée par les pressions américaines visant, au moment de la mise en place du plan Marshall, à serrer les rangs face à l’URSS : "L'opinion publique américaine où le concept du travail forcé rencontre une opposition extrêmement vigoureuse, se prononce de plus en plus largement en faveur du prochain rapatriement des prisonniers"[3]. En 1948 et 1949, les PGA dans l’Ain obtiennent le statut de travailleur libre. Leur rapatriement est organisé dès décembre 1947. Chaque PGA touche 1 000 francs de son employeur pour son retour.
 
[1] http://www.arte.tv/fr/Comprendre-le-monde/histoire/Tabous-de-l-histoire/NAV-juillet/926408.html
[2] En 1948, 488 PGA sont à Thol pour travailler dans l’agriculture sur 41 communes. 266 PGA travaillent au forestage, 119 dans des mines, des carrières ou des houillières, 22 dans l’industrie chimique, 332 dans la reconstruction, 71 à la SNCF, 741 au barrage de Génissiat, 10 dans la sidérurgie et la métallurgie et 20 dans l’administration.
[3] Note de Mr Gaffery, Ambassadeur des Etats Unis à Paris au Président Bidault le 3 décembre 1946.

​par Jérôme Croyet
docteur en histoire, président de MdAin 39-45

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Les drogues de combat allemandes

Après de premières recherches au Japon et aux États-Unis dans les années 1920, c'est en Allemagne, en 1937, qu'un chimiste arrive à synthétiser une amphétamine particulièrement efficace, la méthamphétamine. Elle est commercialisée la même année par la firme Temmler sous le nom de pervitine. Très vite, les médecins de la Wehrmacht s'intéressent à ce nouvel excitant du système nerveux qui accroît la vigilance, la résistance à la fatigue et le sentiment d'invincibilité. Toutefois, ces drogues ont des effets rétroactifs lourds : besoin de récupération double et surtout problème de comportement et pshychique.
Distribuée aux équipages de chars et aux pilotes d'avions aussi bien qu'aux fantassins, la "pilule magique" permet à l'armée allemande d'envahir la France et l'URSS à marche forcée mais aussi de tenir et de combattre durant la campagne des Ardennes en 1944 - 45.
Dans les derniers moments du Reich, elle sert à faire tenir les recrues des Jeunesses hitlériennes qui, après l'école, sont mobilisées dans la défense antiaérienne la nuit. Les doses sont distribuées par un officier devant lequel elles doivent être bue. Les témoins de cette époque révèlent aussi que, tant dans l'armée que dans la population civile, la consommation de pervitine en Allemagne s'est prolongée bien au-delà de la fin des hostilités.

le débarquement de Dieppe

Le 19 août 1942, les Alliés lancent l'opération Jubilée ; à 3 h du matin une force navale composée de huit destroyers et quatre chasseurs de sous-marins escortent près de 250 engins de débarquement de tous types repartit en 13 groupes, traversent la Manche pour les côtes françaises afin de tester les défenses de « Festung Europa »  (la « Forteresse Europe »)  ; à 4 h 45, les troupes canadiennes et deux commandos britanniques accompagnés de 50 rangers américains et 15 fusiliers marins commando « Français libres » débarquent, sur un front large de 20 km en quatre points de la côte de part et d'autre du port de Dieppe. Prévue pour 9 h, Vanquish, nom de code pour l'ordre d'évacuation des plages, n’est lancé qu’a 11 h. Les opérations de rembarquement s'effectuent sous la protection des canons des destroyers qui se sont avancés au plus près possible de la plage.
La Royal Air Force et la Royal Canadian Air Force multiplient leurs attaques sous les tirs de la Flak, la défense antiaérienne allemande. 106 avions ne rentreront pas leur base au Royaume-Uni.
À 11 heures, la marée est basse et laisse une grande partie de la plage à découvert ; les hommes doivent la franchir sans protection pour embarquer sur les bateaux , sous le tir incessant des armes automatiques, courir entre les explosions d'obus, et le hurlement des chasseurs de la Luftwaffe qui attaquent en piqué, la retraite jusqu'aux bateaux est particulièrement chaotique et lourde en perte d'hommes. Près de 1 800 y laisseront leur vie. Tandis que les rescapés regagnent le Royaume-Uni, les captifs par centaines entament une longue marche vers les camps de prisonniers.
par Stéf Lavit
​Président d'Overlord 44, membre de MdAin 39-45